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Parcours de vie : Uwe Holmer, le pasteur qui hébergea un dictateur

À l’effondrement du gouvernement communiste est-allemand, ce pasteur protestant accueillit Erich Honecker pendant dix semaines au nom du pardon.
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Parcours de vie : Uwe Holmer, le pasteur qui hébergea un dictateur
Image: Wikipmedia Commons / edits by Rick Szuecs

Pour Uwe Holmer, la question n’était pas sans conséquence. Mais elle était claire.

Croyait-il ce que Jésus avait dit ?

L’ex-président est-allemand Erich Honecker appelait à l’aide. Cet ennemi de longue date de l’Église, vigoureux opposant au christianisme, s’était efforcé pendant des années de contrôler et réprimer les croyants dans la République démocratique allemande. Holmer et sa famille en avaient personnellement souffert de plus d’une manière.

Mais le dirigeant communiste se retrouvait à présent loin du pouvoir, chassé de sa maison, sorti d’un hôpital et jeté à la rue. Il demanda alors à l’Église luthérienne de l’accueillir.

Le pasteur dut décider ce en quoi il croyait.

Il connaissait la réponse à donner.

« Jésus dit d’aimer ses ennemis », explique-t-il à ses voisins de l’époque. « Lorsque nous prions “pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés”, nous devons prendre ces commandements au sérieux. »

C’est en janvier 1990 que le pasteur évangélique reçoit le dictateur déchu. Il prendra soin de lui et de sa femme Margot pendant deux mois et demi. Des deux côtés du pays en voie de réunification après 40 ans de division, ce choix choquera plus d’un Allemand. Avec la fin subite de la guerre froide, le peuple allemand ne savait pas ce que l’avenir lui réservait, ni comment il devait traiter ceux qui se trouvaient de l’autre côté, maintenant que les barrières politiques et militaires avaient disparu.

Le pasteur, jusqu’alors inconnu, proposait une réponse audacieuse : le pardon et l’hospitalité. La haine, déclara Holmer, « n’est pas un bon point de départ pour un renouveau de notre peuple ».

Holmer, connu en Allemagne comme « le pasteur qui a accueilli Honecker », est décédé le 25 septembre. Il avait 94 ans.

« Uwe Holmer a été jusqu’au bout un homme qui a vécu dans une profonde piété », a déclaré Tilman Jeremias, évêque luthérien du nord de l’Allemagne. « Cette attitude lui permit de vivre l’amour du prochain même envers un socialiste athée comme Erich Honecker. »

Holmer était né en 1929 à Wismar, à environ 250 kilomètres au nord de Berlin, sur la mer Baltique.

Enfant, il rejoint les jeunesses hitlériennes, attiré par la camaraderie, l’enthousiasme et l’optimisme pour l’avenir, et la possibilité d’apprendre de nouvelles choses, comme le fonctionnement des moteurs de voiture. Il est toutefois davantage influencé par le mouvement transconfessionnel des chrétiens évangéliques associés à l’Alliance évangélique allemande.

Lors d’une réunion de prière de l’Alliance à Wismar, il observe des piétistes de son Église luthérienne se joindre à des méthodistes, des baptistes et d’autres chrétiens d’églises libres, tous unis dans leur foi en Christ. Plus tard, alors qu’il rencontre des problèmes de santé dans son adolescence, il est envoyé dans une clinique pulmonaire pendant 10 mois. Là, il se lie d’amitié avec un garçon plus âgé qui passe son temps à s’occuper de ceux qui souffrent et à leur parler de Jésus. Holmer décide que c’est ainsi qu’il veut devenir.

Après avoir obtenu son diplôme de fin d’études secondaires en 1948, il décide d’étudier la théologie pour devenir pasteur luthérien à l’université d’Iéna. L’école avait été en grande partie détruite pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais l’Union soviétique qui avait pris le contrôle de ce secteur du pays reconstruisit et réforma l’école pour en faire un modèle d’enseignement communiste. Malgré un engagement idéologique en faveur de l’athéisme, les autorités soviétiques décidèrent d’autoriser les cours de théologie, en installant des professeurs luthériens connus pour leur opposition au nazisme.

Holmer décide de poursuivre ses études à Iéna même lorsque ses parents, inquiets de la montée de l’autoritarisme, choisissent de quitter leur domicile pour s’installer en Allemagne de l’Ouest en 1950. Holmer estime que les habitants de l’Est auront besoin de pasteurs. Il obtient son diplôme et est ordonné en 1955.

Cependant, lorsqu’il est affecté dans une communauté rurale du Nord, Holmer rencontre des difficultés dans son ministère. Les gens ne comprennent pas ses sermons. Il s’agite en chaire, ne parle pas clairement. En crise, il lit les ouvrages de Martin Luther et est convaincu qu’il ne doit prêcher qu’une chose : « Vos péchés sont pardonnés. »

Cela transforme radicalement son ministère.

« J’ai simplement proclamé la grâce de Dieu et la façon dont nous pouvons la saisir par la foi », racontera-t-il plus tard. « Et voilà ! Cette offre de l’Évangile a pris vie dans le cœur de nombreuses personnes, leur a donné l’assurance du pardon et les a rendues libres et joyeuses. Car “là où il y a pardon des péchés, il y a aussi vie et salut. »

Bien qu’il ne soit pas particulièrement politisé, le jeune pasteur s’engage en faveur de la démocratie. Il se heurte au régime communiste à la fin des années 1960, lorsqu’il critique la collectivisation forcée de l’agriculture. Le ministère de la sécurité de l’État, connu sous le nom de Stasi, le place sous surveillance, estimant qu’il pouvait être un fauteur de troubles. L’une des personnes responsables de sa surveillance était Honecker, alors secrétaire à la sécurité du comité central du parti communiste allemand.

Honecker joue un rôle clé dans la construction du mur de Berlin à peu près à la même époque et assumera officiellement la responsabilité de la politique du Schiessbefehl consistant à tirer sur les personnes qui tentaient de fuir vers l’Ouest. Plus de 300 personnes trouvèrent la mort dans ces tentatives.

Lorsque Honecker se hisse à la tête du parti communiste et prend le contrôle de l’État en 1971, il s’efforce de libéraliser l’Allemagne de l’Est. Il orchestre l’économie pour fournir à la jeunesse de nouveaux produits et accorde plus de liberté aux auteurs et aux artistes.

Honecker conclut également un accord avec l’Église protestante. Il lui offre une place dans la vie est-allemande et l’espace public, y compris une émission hebdomadaire sur la radio d’État, en échange d’un engagement à ne pas le critiquer ou critiquer le gouvernement. Les responsables luthériens d’Allemagne de l’Est acceptent de fonctionner comme une « Église au sein du socialisme », mais le dictateur communiste ne respectera pas toujours sa part du marché.

La Stasi continue d’espionner Holmer et presque tous ses dix enfants se verront refuser l’accès à l’enseignement supérieur. Ils avaient de bonnes notes et étaient qualifiés pour intégrer l’école secondaire supérieure qui les préparerait à l’université. Mais lorsqu’ils déposèrent leurs demandes, elles furent rejetées sans explication. Le département de l’éducation était justement dirigé par Margot Honecker, parfois surnommée « la sorcière violette » en raison de sa coiffure.

Cependant, malgré la colère ressentie face à ce traitement, la famille prend l’habitude de s’en remettre à Dieu et de pardonner aux autorités qui leur rendent la vie difficile. Ils y voient ce que Jésus veut pour eux.

À un moment donné, Holmer se retrouve même à prier pour Erich Honecker. Il pense au pouvoir du dirigeant communiste, aux louanges, aux flatteries et aux applaudissements dont il fait l’objet partout où il se rend, et au mal que cela peut faire à son âme.

Il a besoin d’aide, se dit alors Holmer. Je lui parlerais volontiers de l’Évangile si j’en avais l’occasion.

Puis, à la surprise générale, le régime est-allemand commence à vaciller. Le parti communiste tente alors de rétablir la stabilité en forçant Honecker à partir. Un mois plus tard, la foule se lance à l’assaut du mur de Berlin. Le parlement décide de mettre fin au contrôle du parti unique, écartant ainsi les communistes du pouvoir, et un procureur ouvre un procès contre le dirigeant déchu. Honecker est accusé de trahison, de détournement de fonds et d’abus de pouvoir. Il est assigné à résidence. Mais le pouvoir législatif commence à saisir les biens du parti et Honecker se retrouve sans domicile fixe.

Après un court séjour à l’hôpital, Honecker est contraint de s’en aller. N’ayant nulle part où aller et craignant d’être tué par quelque attroupement, il se tourne vers l’Église luthérienne pour obtenir de l’aide. À l’époque, Holmer supervise un institut à Lobetal, dans la banlieue de Berlin, où l’on s’occupe de personnes handicapées. Il consulte sa femme, Sigrid, et les enfants qui vivent encore avec eux, puis propose son aide. Ils libèrent deux pièces à l’étage et accueillent les Honecker.

« C’était un couple sans défense, plutôt désespéré », se souviendra-t-il plus tard. « Nous y avons longuement réfléchi, mais nous avons estimé qu’il ne fallait pas commencer cette nouvelle étape dans la haine et le mépris, mais avec la réconciliation. »

La maison des Holmer est rapidement submergée par l’engouement médiatique. Photographes et journalistes s’efforcent d’obtenir images et citations du pasteur et de son étrange invité. Des manifestants se présentent également pour protester contre le pasteur et demander que Honecker soit puni.

Pas de grâce pour Honecker ! clame alors une pancarte.

Holmer tente de les faire changer d’avis.

Il rappelle à ses voisins qu’il y se trouve en ville une statue de Jésus qui cite Matthieu 11.28 : « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos. » Il leur rappelle le Notre Père, qu’ils priaient à l’église tous les dimanches, demandant à Dieu de leur pardonner comme ils pardonnaient aux autres.

« Écoute, mon gars », lui criera un homme, « Ce n’est pas la question. »

Holmer et sa famille protègent et prennent soin du dictateur déchu pendant 10 semaines. Le pasteur constatera que Honecker n’est pas très intéressé à lui parler de ses erreurs ou d’entendre la manière dont il pourrait obtenir le pardon de Dieu par la foi en Christ.

« M. Honecker », lui dit-il un jour, « le socialisme a commis une erreur. Le socialisme suppose que les gens sont bons, mais ils ne le sont pas. Tout le monde est égoïste. Jésus a dit que nous étions des pécheurs. C’est pour cela que Jésus voulait changer les cœurs. Et lorsque les cœurs seront changés pour le bien — pour la foi, l’espoir et l’amour, mais aussi pour l’honnêteté et la responsabilité — alors nous aurons les conditions pour le bien. »

En avril, Honecker quitte le pays et se rend dans un hôpital soviétique pour y être soigné d’une tumeur maligne au foie. Rattrapé dans une tentative de fuite, il se battra avec succès pour que son affaire soit rejetée par la Cour suprême du nouveau gouvernement allemand et passera ses derniers jours au Chili. Il ne manifesta jamais d’intérêt pour le message de Holmer, mais lui et sa femme remercièrent le pasteur et sa famille pour leur gentillesse et continuèrent à leur envoyer une carte de Noël chaque année.

Uwe Holmer retourna dans l’ombre et passa le reste de sa vie à s’occuper tranquillement de ceux qui étaient dans le besoin. Il s’installa dans la petite ville de Serrahn, où il prit soin de personnes souffrant de toxicomanie et d’alcoolisme. Il prêchait dans les églises locales lorsque les pasteurs étaient en vacances et se rendait régulièrement au Kazakhstan et au Kirghizistan pour enseigner les chrétiens locaux.

Holmer devint membre du conseil d’administration de l’Alliance évangélique allemande et exhorta les chrétiens de toutes les confessions à s’unir autour du Christ et du message central de l’Évangile : vos péchés sont pardonnés.

« Le monde déborde de péchés, de haine et de conflits, de guerres et d’impiété. » « Il a désespérément besoin de la grâce et du pardon offerts par la croix et la résurrection de Jésus. »

En 2022, l’histoire d’Uwe Holmer et de sa famille a fait l’objet d’un film réalisé par Jan Josef Liefers, bien connu du public allemand pour son rôle dans la série policière Tatort. Le film, Honecker und der Pastor a également été diffusé en français sous le titre Le refuge du dernier président.

« Parfois, la réalité est plus excitante que n’importe quelle fiction », commente le réalisateur. « Si je vous disais qu’un dictateur déchu a dû demander de l’aide aux plus méprisés de son peuple opprimé, vous penseriez qu’il s’agit d’un beau conte de fées. Mais cela s’est réellement produit. »

La première épouse d’Uwe Holmer, Sigrid, était décédée en 1995. Il laisse derrière lui ses dix enfants, ainsi que sa seconde épouse, Christine, et ses cinq enfants.

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[ This article is also available in English. See all of our French (Français) coverage. ]

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